Ma rando-bivouac sur le GR Pays des Yvelines

J’aime me lancer des défis.
Sans parler d’accomplir d’incroyables exploits, j’apprécie repousser mes limites un peu plus loin et sortir de ma zone de confort. Je souhaite mettre à l’épreuve mes craintes et mes appréhensions, élargir mes perceptions et mon champ de connaissances.

En cette mi-mai 2022, je me dis que ça fait longtemps que je n’ai pas bivouaqué. Et bivouaqué seule, de surcroît.
Par ”bivouac”, j’entends : dormir dehors, poser son camp à la tombée de la nuit et repartir au lever du jour, sans laisser de traces. Une manière de se rapprocher de la nature, d’être en communion avec elle, tout en la respectant.

La dernière fois que j’ai pratiqué le bivouac, c’était sur le Camino Francés en 2020. Ça fait presque deux ans que je ne m’y suis pas confrontée de nouveau. Alors, pour m’y remettre tranquillement, je décide de marcher sur un sentier de randonnée peu connu, à une heure et demi de chez moi : le GR Pays des Yvelines. Long d’un peu plus de 70 km, il peut se parcourir en trois jours. Ça signifie pour moi deux nuits de bivouac.

Le GR Pays des Yvelines est le grand sentier rouge tout à gauche
(Source : boutique.ffrandonnee.fr)

Un matin, j’enfile donc mon sac à dos et mes sandales de marche, je claque la porte de chez moi, et je me rends en TER jusqu’à Épernon (Eure-et-Loir), le point de départ du GR.

Les Yvelines rurales

Souvent, on résume l’Île-de-France à Paris et à sa banlieue bétonnée. Pourtant, il y a beaucoup de nature en région parisienne, ainsi que des endroits ruraux – même si ça demande de s’éloigner de la capitale. Je le montre suffisamment dans mes vidéos de randos-découverte.

Le GR Pays des Yvelines traverse tout l’ouest du département, quasiment à la frontière de l’Eure-et-Loir. Le chemin passe surtout par de charmants petits villages et hameaux, sans commerce, et serpente entre bois et plaines agricoles.
En cette fin de printemps, les blés sont d’un beau vert tendre et les sentiers sont bordés de fleurs multicolores. Il fait un temps magnifique, et les températures sont clémentes, bien que plus fraîches pendant la nuit (aux alentours de 7°C). Ce sont des conditions idéales pour la randonnée, je ne pouvais pas espérer mieux.

À peine avoir quitté la jolie Épernon, je me retrouve dans le calme. Je ne peux pas parler de silence, car la nature est bruyante : la brise à travers les blés et la cime des arbres, le chant des oiseaux qui s’en donnent à cœur-joie, le hennissement des chevaux au loin, la mélodie des ruisseaux m’accompagnent tout le long de mon aventure.
Mais le brouhaha de la ville n’est plus, ou presque. Le GR passe parfois près de départementales ou de chemins de fer, mais ceux-ci sont peu fréquentés. Rien à voir avec les embouteillages et les klaxons dans les rues de Paris.

En parlant de fréquentation : je ne croise aucun randonneur. J’aperçois de temps à autres quelques promeneurs, habitant dans les villages voisins, ou bien des cavaliers avec leurs chevaux. Mais pendant presque trois jours de marche, les sentiers sont déserts.

Une vraie déconnexion

En peu de temps, j’ai l’impression d’avoir basculé dans une autre réalité. Je suis impressionnée.
En trois jours à peine, je me suis pleinement déconnectée de ma vie parisienne.

Je connais cette sensation, et pourtant à chaque fois je suis surprise : la randonnée itinérante transforme le temps. Celui-ci s’étire, se découpe différemment. Je me concentre davantage sur le moment présent. Outre les besoins fondamentaux (manger, se laver, dormir), je me focalise sur des choses auxquelles je ne pense pas d’habitude : trouver mon chemin et guetter les balises du GR, regarder la carte sur mon topo-guide, essayer de repérer les points d’eau et les endroits où je pourrais m’installer pour la nuit, réfléchir à la nourriture que je prendrai avec moi quand je trouverai un lieu où je pourrai me ravitailler…

Je découvre mon environnement au fur et à mesure que j’avance. L’inconnu se dessine devant moi, avec son lot de surprises et d’imprévus. C’est excitant, c’est satisfaisant. Ma vie quotidienne, plus routinière, est laissée en suspens. Je suis dans une bulle hors du temps, je vagabonde à mon rythme et au gré de mes envies. Je m’extirpe hors du monde pendant quelques jours, et c’est une grande bouffée d’air frais qui m’emplit les poumons.

Après tous ces confinements et ces couvre-feu, cet immobilisme forcé, ces restrictions qui m’ont beaucoup pesé, quel sentiment de bien-être et de liberté j’éprouve à cheminer et à dormir en pleine campagne ! Je satisfais un besoin vital, fondamental.
Nous, êtres humains, sommes conçus pour la marche et l’endurance. Je suis de plus en plus convaincue que pour notre épanouissement personnel, ainsi que notre santé à la fois physique et mentale, il est nécessaire de marcher dans la nature pendant au moins une journée, ou, encore mieux, pendant plusieurs jours d’affilée.

Le bivouac : un moyen de se rapprocher de son état sauvage

Dormir dehors change beaucoup l’expérience de la randonnée itinérante.
L’immersion est complète, encore plus forte.
Que ce soit avec une tente, un tarp, un hamac, à la belle étoile… Bivouaquer, c’est s’imprégner pleinement de son environnement. On emprunte un endroit à la nature, aux habitants des lieux dans lesquels on s’installe pour la nuit. N’oublions pas de les remercier de nous accueillir, ils nous le rendront bien !

Dormir dehors fait surgir des sentiments ancestraux et archaïques. Des peurs peuvent paraître à la surface.
Je me rends compte d’à quel point je suis vulnérable, exposée. Mon cerveau le sait bien : les nuits de bivouac sont rarement très reposantes. Je suis bien plus aux aguets que d’habitude, à l’affût du moindre bruit. Mes nuits sont entrecoupées : je dors une heure ou deux, je me réveille, je me rendors pour une heure ou deux, je me réveille à nouveau…

La nuit, le moindre bruissement est amplifié. L’imagination peut s’affoler, et souvent de manière irraisonnée. Pour mon premier bivouac sur le GR, je m’installe en lisière d’un petit bosquet, en bordure d’un champ de blé. Le village le plus proche doit être à environ une demi-heure de marche.
Je ne pensais pas qu’il y aurait autant d’animaux dans un bois aussi clairsemé, et pourtant !
Des lièvres peu farouches viennent me rendre visite au coucher du soleil. Une fois le ciel entre chien et loup, juste avant d’aller me coucher, je crois entendre un sanglier rôder dans les environs – mais je n’en suis pas sûre, car j’ai du mal à identifier les grognements de l’animal.

Mais une fois la nuit pleinement tombée, les bois deviennent plus silencieux. J’entends quelques motos vrombir sur une départementale au loin. Les basses d’une fête, ou d’une boîte de nuit, me parviennent. La lune est puissante, brillante, éclairant le bosquet à la manière d’un projecteur de cinéma.

Je ne suis aucunement dérangée pendant cette nuit de bivouac, ni pendant la suivante, que je passe à la belle étoile en bordure d’un champ, un peu à l’écart d’un village.
En France, ainsi que dans la plupart des pays d’Europe, il y a très peu de chances de se faire attaquer par des animaux, surtout si l’on dort. Ils peuvent être curieux, ou vivre leur vie à côté de nous ; mais il faut surtout se dire que c’est une chance de les voir d’aussi près.

Me remettre à la pratique du bivouac était un vrai défi pour moi au début de cette aventure, mais je peux dire que je l’ai relevé haut la main. Je me sens forte, capable, débrouillarde, libre.
Et une chose est sûre : je souhaite renouveler l’expérience.

Cette randonnée sur le GR Pays des Yvelines a été une très belle aventure pour moi.
La nature est vraiment aux portes de Paris : il suffit de le savoir, de se motiver un peu pour prendre la voiture ou les transports en commun, de s’équiper de manière adéquate, et en route !

Je ne peux que vous conseiller l’expérience. Ne serait-ce que le temps d’un week-end, pour vous rendre compte qu’il est tout à fait possible de se sentir dépaysé en Île-de-France.
Au final, même si je ne suis partie que quelques jours, j’ai eu l’impression d’avoir marché pendant des semaines. C’est la magie de la randonnée itinérante.

À vous de la ressentir à votre tour…

À bientôt.

La vidéo de mon aventure sur le GR Pays des Yvelines

Ce que le Chemin de Compostelle m’a apporté

Quasiment cinq mois après être arrivée à Saint-Jean-Pied-de-Port, je me rends un peu mieux compte de ce que le Chemin de Compostelle a changé pour moi.
Certes, je ne suis partie qu’un petit mois, et un petit mois dans une vie ce n’est rien. Et pourtant… Je sens que beaucoup de changements se sont opérés en moi, dont certains dont je n’ai peut-être pas encore pris conscience.

Dans mon précédent article à propos de mon expérience sur le Chemin, je racontais pourquoi je suis partie, et en substance ce que j’ai vécu et traversé. Ici, je vais essayer de synthétiser ce que le Chemin m’a apporté, et quelles ont été ses répercussions sur ma vie.

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Ma confiance en moi a augmenté

Je n’avais pas une estime de moi au plus bas avant de partir sur le Chemin, loin de là. J’étais bien dans ma vie et dans mes pompes (j’ai beaucoup travaillé dessus pour en arriver là, car je pars de loin), et j’avais foi en l’avenir. Mais cette marche d’un mois, seule, a fait passer ma confiance en moi au niveau au-dessus.

Ne serait-ce que pour mes capacités physiques. Bien qu’étant sportive, je n’avais jamais fait de longue randonnée de plusieurs jours, qui plus est avec un gros sac. Plusieurs fois pendant le Chemin, surtout au début, j’ai cru que je n’arriverais pas à tenir les 750 km qui séparaient Le-Puy-en-Velay de Saint-Jean-Pied-de-Port. La suite a prouvé le contraire. Je pense que nous avons tous bien plus de force en nous que ce que nous imaginons – physique et mentale. Nous pouvons puiser dans des ressources formidables pour nous surpasser, et nous pouvons pousser chaque jour un peu plus loin.

Je savais que j’avais beaucoup de ressources en moi, ayant pas mal voyagé à travers le monde et ayant été confrontée à des situations plus ou moins difficiles, mais sur le Chemin, je me suis rendue compte que je pouvais être encore plus débrouillarde que ce que je pensais. Ça a été à la fois surprenant et très plaisant à expérimenter.

De même, ces moments à marcher seule ont amené pas mal de réflexions sur ma vie et sur ma façon d’être par rapport au monde. Je ne sais pas trop comment cette magie a opéré, mais j’ai pris encore plus confiance en qui j’étais, en ce que je désirais et ce que je revendiquais, et j’ai compris beaucoup de choses sur moi. Je me suis sentie forte, puissante, et j’ai su que ni rien ni personne ne pourrait m’enlever ça.

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J’ai découvert le plaisir de voyager seule

Comme je l’écrivais précédemment, j’ai pas mal voyagé à travers le monde (vous pouvez le voir notamment grâce à mes photos), mais avant le Chemin je n’avais jamais voyagé seule.
Comme le disent tous les voyageurs en solo, en fait nous ne sommes jamais vraiment seuls. Nous faisons tout un tas de rencontres, et moi-même j’ai fait de jolies rencontres sur le Chemin. Parfois des rencontres éphémères, mais aussi des rencontres qui se sont prolongées en-dehors du Chemin : j’ai revu plusieurs pèlerins, dont certains plusieurs fois, et j’ai même prévu d’en revoir d’autres encore et d’organiser des voyages et des excursions avec eux.

Mais j’ai découvert que le fait de voyager seule donne une immense liberté – et cette liberté est accentuée par le fait que pour me déplacer, je n’étais dépendante que de mon corps. Je trouve que marcher est une des choses les plus merveilleuses pour se sentir libre. Tout me semblait possible : je pouvais aller où je voulais, m’arrêter quand je le voulais, aller au rythme que je souhaitais.
J’admire beaucoup les marcheurs chevronnés qui parcourent le monde entier à pied. Peut-être qu’un jour je franchirai le cap, moi aussi. J’endosserai mon sac, j’enfilerai mes chaussures et je fermerai la porte de chez moi. C’est une idée qui me « trotte » derrière la tête.

La solitude n’est cependant pas toujours plaisante – il ne s’agit pas de tout idéaliser ici –, et elle peut parfois être dure. Même si la Via Podiensis en été est loin d’être déserte, il y a tout de même eu des moments où j’étais seule au milieu de nulle part (et c’est là que je me suis pleinement rendue compte qu’il y a des endroits désertiques en France). C’est une sensation à la fois grisante et désagréable.
La solitude peut être une épreuve, mais je pense qu’elle est une épreuve des plus intéressantes, même si elle est inconfortable. Elle nous incite à nous confronter à nous-même pour de bon, et à puiser en nous les ressources que j’évoquais plus haut dans l’article.
Les blessures et les démons du passé peuvent remonter d’un coup, mais les guérisons et les miracles peuvent survenir aussi – il suffit de recevoir et d’accepter ce qui arrive, car j’ai l’intime conviction que tout arrive pour une raison et qu’il n’y a pas de hasard.

La solitude offre des choses que nous ne pouvons pas connaître si nous partons à plusieurs. Je ne dis pas que les voyages à plusieurs ne me conviennent pas – j’ai adoré la grande majorité d’entre eux –, mais le fait de partir seul oblige à une plus grande ouverture d’esprit et de cœur.

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J’ai redécouvert la France

Je connais un certain nombre de personnes qui ont parcouru beaucoup d’endroits du monde, mais qui connaissent très mal leur propre pays.
Je n’irais pas jusqu’à dire que je connais mal la France – j’ai exploré pas mal de ses régions –, mais le fait de marcher sur le Chemin m’a fait découvrir mon pays autrement. Je savais déjà que la France jouit d’une richesse hallucinante de paysages ; le savoir intellectuellement est une chose, mais le découvrir concrètement en est une autre.

Je suis passée par des villages et des endroits que je n’aurais jamais pu découvrir en voiture ou en train. Je me suis bien plus imprégnée de la nature et de ce qui m’entourait que si je m’étais déplacée à toute vitesse.
La lenteur de la marche permet de se confronter à un autre rapport au temps et à l’espace. À une époque toute en rapidité et en excès, je trouve que c’est une très bonne chose.

La France est un pays au patrimoine et à la nature très riches, et je me sens chanceuse d’y vivre. Elle n’a rien à envier aux autres endroits du globe. C’est plaisant de regarder son « chez soi » d’un autre œil, d’un œil neuf.

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Des envies de partir…

Connaissez-vous cette langueur, cette envie de partir et de tout laisser derrière vous, qui de temps en temps se rappelle à vous, et vous titille ?
Moi, oui. Et ce encore plus souvent depuis que je suis partie sur le Chemin.

J’ai l’impression que cette langueur a toujours fait partie de moi. Petite, déjà, je rêvais de partir à l’assaut de l’inconnu, de me diriger vers le soleil couchant, de crapahuter dans les montagnes et de grimper dans le premier train ou le premier avion qui m’emmènerait loin. Cette envie ne me quitte jamais, et après chaque voyage elle se renouvelle.

Alors, je ne souhaite plus être dans l’extrême et partir dans un trip à la Into The Wild, en partant très loin sur un coup de tête et en laissant tout derrière moi (famille, amis, maison, biens divers et variés) sans jamais me retourner. C’était un fantasme d’adolescente, qui illustrait plus mon mal-être qu’autre chose.
J’adore ma vie actuelle, sur tous les plans. Je n’ai pas envie de tout abandonner. Je sais que je suis mon chemin de vie et que je suis en congruence avec mon âme ; je n’éprouve pas le besoin de partir sans me retourner.

Par contre, l’idée de parcourir le monde seule avec mon sac à dos, telle une backpacker occidentale comme on en voit fleurir sur les routes, me tente de plus en plus.

J’ai aussi de plus en plus envie d’aller à la rencontre des gens et de les interroger. De partir avec une caméra et un micro, et de réaliser des petits films documentaires. Sans me la jouer reporter pour National Geographic (quoique si j’avais eu plusieurs vies en même temps, j’aurais sans doute essayé de percer dans cette voie), c’est quelque chose que j’aimerais bien entreprendre un jour.

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J’ai toujours admiré les grands voyageurs, et j’admire encore plus ceux qui savent revenir. Parce que parfois ce n’est pas simple, mais je crois que c’est indispensable si l’on ne souhaite pas que le voyage se transforme en fuite.

Un jour, je traverserai les frontières à pied. Je me sens capable de le faire, et sans doute que quand je sentirai que c’est le moment, je le ferai.

Il suffit de faire le premier pas. Le reste, ce n’est que de la marche.

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Sur le Chemin de Compostelle

Cet été, j’ai marché sur l’un des chemins de Compostelle, pendant vingt-huit jours, du Puy-en-Velay jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port.
Difficile de relater une telle expérience ; pourtant, je vais essayer de le faire, le plus humblement et le plus justement possible.

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Déjà : pourquoi ai-je décidé de partir marcher, seule qui plus est, sur le GR 65 (ou la Via Podiensis) ?
La plupart de mes proches étaient surpris par ma démarche, mais ils m’ont fortement encouragée à le faire.
La plupart des gens que j’ai croisés sur le chemin étaient étonnés de me voir, moi, une p’tite jeune de vingt-cinq ans, seule sur les sentiers, avec mon gros sac et mes bâtons de randonnée. Mais le premier étonnement passé, la bienveillance et le partage prenaient vite le relais.
Alors, pourquoi ai-je décidé de passer mon été à marcher, seule ?

En fait, il n’y a pas vraiment de raison. Intuitivement, j’ai senti que c’était ce qu’il fallait faire.
Bon, j’ai toujours aimé marcher, j’ai toujours aimé la randonnée. Et ce, depuis toute petite. J’aimais crapahuter partout. Je pouvais me raconter des histoires et partir sur Planète Coline sans que personne ne me dérange. La marche est même une institution pour beaucoup de membres de ma famille.
Donc ce n’était pas si surprenant que ça pour moi de marcher pendant plusieurs semaines.

Ça faisait également un bout de temps que j’envisageais de voyager seule. Je ne l’avais encore jamais fait. Bien que ce soit super de partir avec des proches, l’expérience en solo n’est pas la même et est autrement plus enrichissante.
Pour ce qui est du chemin de Compostelle, je ne peux que conseiller de partir seul/e. Quand on est seul, on est souvent plus ouvert aux autres, plus ouvert au hasard, plus ouvert à l’aventure. On est obligé de faire face à soi-même. Je pense que c’est ça qui peut faire peur (se retrouver seul avec soi-même, brrr !), mais c’est justement en ça qu’il s’agit d’une expérience particulièrement riche.

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Sur le Chemin, j’en suis revenue aux basiques de la vie. Je marchais, je mangeais, je me lavais, je lavais mes vêtements, je dormais. En gros.
Il y a quelque chose de très apaisant là-dedans, d’autant plus que ça détonne pas mal par rapport à notre style de vie d’Occidentaux modernes – et qui plus est, des citadins comme moi. Le fait d’être en mouvement, d’aller d’un point à un autre, de savoir à peu près comment vont être composées les journées, et en même temps goûter à cette liberté immense du marcheur – c’est-à-dire m’arrêter où je veux, aller au rythme que je souhaite, et ne devoir rien à personne –, me donnait la sensation que tout était possible, tout en me vidant la tête et en me remplissant le cœur.

La marche, c’est l’éloge de la lenteur.
Nous qui avons pris l’habitude de nous déplacer en voiture, en train, en avion (etc), nous ne nous rendons plus vraiment compte des distances. Trente kilomètres en voiture, c’est l’affaire d’une poignée de minutes. Trente kilomètres à pied, c’est en moyenne sept ou huit heures de marche.
Au sein d’une époque où tout s’accélère et où l’on a accès à beaucoup (trop) de choses très rapidement, voire de manière quasi-instantanée, je pense qu’il est bon de retourner vers la lenteur et la contemplation, et à réapprendre à vivre avec, à s’habituer à ce que les choses n’arrivent pas tout de suite, au fait que l’on n’arrive pas rapidement à destination. C’est une façon de s’apprivoiser.

Durant la marche, le corps s’exprime aussi, et j’ai appris à l’écouter encore plus attentivement que d’habitude. Je suis sportive, je suis jeune, en bonne santé, et j’ai une bonne condition physique, mais mon corps a beaucoup protesté, surtout les premiers jours. Il faut dire qu’il est assez rare que je marche vingt-cinq à trente-cinq kilomètres par jour avec plus de dix kilos sur le dos (d’ailleurs, dix kilos, pour mon poids actuel, c’est trop).
Je n’ai pas eu de grosses blessures physiques, je n’ai eu qu’une seule ampoule, et je ne me suis vautrée bien comme il faut sur la caillasse qu’une seule fois – j’aurais d’ailleurs pu me faire très mal avec le poids du sac ; j’ai eu de la chance. C’est juste ma dignité qui en a pris un petit coup mais je m’en suis vite remise (surtout que personne ne m’a vue, à part peut-être quelques oiseaux et des épis de maïs).

Certains jours, mon corps a protesté – surtout au début – et il m’est arrivé plusieurs fois de penser que je n’irai jamais au bout. Des douleurs aux pieds, dans le bas du dos… J’ai pu me faire de sacrés films (à base d’entorses, de micro-fractures et de cancer du pied – non là pour le dernier je plaisante), mais quand je marche, mon moteur de l’imagination a tendance à carburer.
Dans ces cas-là, on est obligé de faire avec les douleurs. De les écouter, de s’occuper d’elles. De prendre un jour de repos s’il le faut, même s’il peut y avoir un aspect frustrant dans ce choix. La santé avant tout ! C’est le corps qui décide et qui sait ce qui est bon pour soi.

Et ensuite, au bout de dix-douze jours de marche, un « déclic corporel » s’opère… C’est difficile à expliquer. On m’avait dit que ça se passerait comme ça : après un certain temps, en général au bout d’une dizaine de jours, le corps SAIT véritablement marcher.
Je l’ai senti. Comme si tout se mettait en place, que la mécanique était désormais bien huilée, et que ça y était, c’était parti pour de bon. Et à compter de ce moment : plus aucune blessure, plus aucune courbature, plus rien. Je pouvais m’avaler vingt kilomètres sans m’arrêter et sans m’en apercevoir.
Je savais marcher. Si j’avais pu, j’aurais continué jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Physiquement, j’en étais tout à fait capable. Puisque c’était parti.

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Sur le Chemin, j’ai pas mal pleuré. Je ne suis pourtant pas partie avec des choses lourdes sur le cœur – contrairement à certaines personnes que j’ai rencontrées – mais il arrivait parfois que des émotions remontent à la surface et éclatent. La marche, le fait d’être seul avec soi-même, amène sans doute ça. Ça ne m’a pas déstabilisée parce que j’y suis habituée. Je ne cherchais pas spécialement la raison de ces pleurs, je les laissais simplement venir.
À quoi bon retenir ses larmes ? Pleurer nettoie l’organisme. Si on garde ses émotions bloquées en soi, et qu’on accumule tout, pendant longtemps, on en tombe malade, j’en suis persuadée. Mieux vaut tout évacuer, quitte à être un peu trop bruyant ou à redevenir un petit enfant, quelques instants…
J’ai pleuré quand mon corps protestait et m’empêchait d’avancer à ma vitesse habituelle, j’ai pleuré pour aucune raison apparente dans une église, j’ai pleuré quand je suis arrivée dans les Pyrénées et que ça signifiait la fin du voyage, j’ai pleuré devant la beauté des paysages, j’ai pleuré quand j’ai dû quitter mes amis du Chemin.

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Les rencontres… Évidemment un aspect important du Chemin de Compostelle.
Les rencontres se font bien plus facilement quand on part seul, je pense. Pour ma part, je les ai vécues très naturellement. Je ne saurais pas trop dire ce qui m’a attirée vers certaines personnes. Une intuition, un concours de circonstances. Certains diront que c’était quelque chose de prédestiné – et j’aime le croire. J’aime croire à la rencontre d’âmes, et j’aime croire à l’idée que des âmes qui se sont connues dans des vies antérieures puissent se retrouver dans d’autres vies. Il y a des personnes qu’on vient juste de rencontrer et qu’on a l’impression de connaître depuis toujours. C’est inexplicable, mais c’est incroyablement émouvant – voire déstabilisant. J’ai vécu ça plusieurs fois dans ma vie, et à chaque fois j’ai l’impression d’avoir une chance inouïe.

J’ai vécu certaines rencontres du Chemin de cette manière. Une impression tenace de connaître la personne depuis toujours, alors que nous venions à peine de nous rencontrer. Dans cette configuration, avec ces ressentis si intenses, c’est encore plus déchirant de devoir se séparer. Il y a des séparations que j’ai mieux vécues que d’autres.
Pour certaines, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps – mais j’ai continué à marcher.

Sur les chemins de Compostelle, on m’avait prévenue, on fait des rencontres extraordinaires. Parce qu’il y a un état d’esprit particulier, parce qu’on a tous plus ou moins le même but, les mêmes motivations : suivre un chemin. Les différences socio-culturelles sont quasiment gommées : nous sommes tous habillés en pèlerins, nous faisons à peu près les mêmes choses (en gros, nous marchons), nous transportons tous notre maison sur notre dos, nous en sommes réduits à une certaine humilité. Il y a une bienveillance ambiante, une sympathie générale, un soutien mutuel. Ça ne colle pas avec tout le monde, mais il n’y a pas d’hostilité ou de jugement de la part des autres – du moins, je ne l’ai pas ressenti comme ça.

Certaines de ces rencontres que j’ai faites… Je ne pouvais pas m’y attendre. D’ailleurs mieux vaut ne s’attendre à rien. C’est là qu’on peut pleinement se laisser surprendre par la vie, qui est toujours bien plus créative que nous. Et on peut se surprendre soi-même.
Il y a des personnes que j’aimerais retrouver, « rencontrer » de nouveau, en-dehors du Chemin. Qu’est-ce que ces rencontres donneront, alors que la vie quotidienne aura repris le dessus ? L’alchimie, la magie opéreront-elles toujours, ou bien se seront-elles estompées ? J’aime croire que certaines rencontres résistent au temps, aux lieux et aux contextes – il suffit d’écouter son cœur pour le savoir… Je pense.
Encore une fois, la vie est bien plus créative que nous, et, qui sait – nos chemins peuvent se croiser à nouveau.

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J’ai l’impression d’oublier plein de choses. Mais si je continue dans ma lancée, ce ne sera plus un article de blog, mais un roman que j’écrirai.
Est-ce que je conseillerais de marcher sur l’un des chemins de Compostelle, au moins une fois dans sa vie ? Oui.
Est-ce que j’irai jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle ? Définitivement oui.
À quel moment, je ne sais pas. Je partirai quand je sentirai qu’il est temps de partir. Sans planifier quoi que ce soit.

Le retour de ce Chemin est particulier, et je sais que chacun le vit différemment.
Pour ma part, je suis partie sans questions. Sur le Chemin, j’ai quand même eu des réponses. Et je suis revenue avec des questions. Des questions qui n’auront pas forcément de réponses dans l’immédiat, mais rien ne presse. Ça fait aussi partie du lâcher prise.
Le retour n’a pas été si rude pour moi. J’ai été un peu déboussolée, notamment par le fait d’être revenue à Paris alors que j’ai marché en pleine nature pendant un mois, et que je traversais majoritairement de tout petits villages avec à peine quelques commerces – voire pas du tout de commerces. Revenir au bruit alors qu’il y a eu autant de silence…
Mais je suis une citadine dans l’âme, je le sais, et ma place est à Paris pour le moment. C’est dans cette ville que je m’épanouis, et que je dois être. Je ne regrette pas du tout d’être revenue, même s’il y a une nostalgie inévitable du Chemin, et que celui-ci ne tardera pas à m’appeler de nouveau.

Comme me l’avaient dit deux très chouettes messieurs à l’association Les amis de Saint-Jacques du Puy-en-Velay : « Tu vas voir, tu vas prendre goût au Chemin. Tu vas vouloir y retourner tout le temps. C’est foutu ! »
Et évidemment, ils avaient raison.

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En attendant, comme tout un chacun, je continue à tracer mon propre chemin. Un chemin en zig-zag, avec des bosses, des creux, des accidents de parcours, mais un chemin magnifique.

Alors, à très bientôt.

Oh, et si vous voulez voir mes photos et mes dessins du Chemin, je vous invite à vous rendre sur mon Tumblr et sur mon blog.

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